Chapitre 18
Le soleil brillait dans le ciel. À deux lieues du palais, on sentait déjà l’odeur des flammes. Arekh mit ses hommes au galop et ils quittèrent la route pour foncer tout droit à travers l’herbe, les fleurs et les statues, faisant voler sous leurs sabots les mottes d’une terre savamment travaillée par les jardiniers.
Alors que les bâtiments approchaient à chaque foulée, Arekh regarda autour de lui, tentant d’analyser la situation. Le temple d’Arrethas brûlait – étrange. Pourquoi Halios avait-il fait incendier le temple de son ancêtre ? Le côté ouest du palais semblait intouché, mais des lueurs rouge orangé flambaient dans le bâtiment principal, et de la fumée s’élevait plus loin dans la cour. Bientôt, ils virent des cadavres – des soldats inconnus, en uniforme brun et gris, et des gardes du palais… une dizaine de corps, près d’un bosquet. La première rencontre ?
Oui, le bâtiment principal était en flammes, et maintenant Arekh et ses hommes entendaient des hurlements et des bruits de combat. C’était bon signe, s’obligea à penser Arekh, maîtrisant son inquiétude. C’était bon signe car Halios n’avait sûrement pas, au départ, l’intention de mettre à mal son futur palais. Il aurait sûrement préféré un coup d’État sans effusion de sang.
L’odeur de fumée se fit plus présente et ils aperçurent un groupe de fuyards courir vers l’est. Si Halios avait une troupe de cent hommes, il comptait sans aucun doute se rendre maître de la garde sans difficulté et obliger Marikani à se rendre sans résistance…
… Mais la fumée et les cris prouvaient qu’il y avait de la résistance.
Les chevaux sautèrent les trois longues marches qui menaient à l’esplanade ; Arekh et ses hommes tournèrent le coin et arrivèrent dans la cour principale. Un groupe de soldats sortait de la grande porte, portant des tentures et des coffres – du pillage ? Déjà ?
Des cris résonnaient à l’intérieur, ainsi que des bruits de meubles fracassés. Mais tout le bâtiment ne devait pas être passé à l’ennemi : un serviteur en livrée du palais, armé d’un grand arc, était à une fenêtre du premier étage et tirait sur les assaillants. Un pillard s’écroula, une flèche dans le dos, au moment de l’arrivée d’Arekh.
— Pas de quartier ! cria celui-ci à ses hommes en désignant les pillards tandis que dix cavaliers se détachaient de l’ehari, l’épée à la main.
Certains ennemis commencèrent à s’enfuir, d’autres sortirent leurs épées à deux lames pour se défendre – des hâsirs, l’espion ne s’était pas trompé, c’étaient bien des hommes de Fez – mais il était trop tard. Contre des cavaliers armés, les pauvres n’avaient pas une chance et le sang macula bientôt les pierres tandis que le serviteur levait son arc avec un cri de victoire et de joie.
— Loué soit Arrethas ! hurla-t-il. Puis, à l’étonnement d’Arekh : Vive del Morales !
— Où sont-ils ? cria Arekh dans sa direction. Où est le gros des troupes ?
— Je ne sais pas ! cria le serviteur en retour. C’est le chaos, il y en a partout…
Il se retourna soudain, comme si on venait de faire irruption dans la pièce où il se trouvait, puis disparut de l’encadrement de la fenêtre avec un cri de rage.
— C’est trop tard ! cria, désespéré, un jeune cavalier de l’ehari d’Arekh, et celui-ci réalisa qu’il l’avait déjà vu à la cour. S’ils pillent déjà, c’est qu’ils ont gagné…
— Non. (Arekh jeta de nouveau un coup d’œil en direction du temple d’Arrethas, mais celui-ci était caché par le bâtiment et il ne voyait que la fumée.) Pas forcément. Cela veut aussi dire qu’ils se sont dispersés… Nous les vaincrons plus facilement …
De manière illogique, Arekh se sentait assez sûr de lui. Son inquiétude avait été beaucoup plus profonde deux jours auparavant, au moment du rituel d’exorcisme. Il avait craint d’être arrivé trop tard – il était presque arrivé trop tard…
Aujourd’hui…
Aujourd’hui, tant qu’il y avait du combat, il y avait de l’espoir. Marikani morte, les courtisans se seraient rendus à leur nouveau roi.
Il fit signe au jeune officier.
— Prenez dix hommes et nettoyez-moi le rez-de-chaussée, dit-il en désignant l’entrée principale. Pas de merci pour nos adversaires… Mais trouvez-moi où est Marikani. Demandez aux survivants. Rejoignez-nous dès que vous aurez des informations, ou si vous rencontrez une trop forte opposition.
Pendant que le jeune noble sautait de cheval, une lueur féroce dans les yeux, Arekh entraîna ses hommes de l’autre côté de l’aile ouest. Un groupe de femmes et de serviteurs se sauvait en hurlant et Arekh eut toutes les peines du monde à en arrêter une.
— Par là ! dit la femme tremblante quand Arekh réussit à lui tirer une parole cohérente. Ils se battent !
— Qui, « ils » ?
Mais la femme lui échappa des mains et se remit à courir. Elle avait désigné un bâtiment administratif et quand la petite troupe arriva dans les lieux, ils découvrirent une scène d’un incroyable désordre. Une vingtaine de soldats en brun et gris se battaient contre cinq gardes du palais, aidés de serviteurs, de nobles, de jardiniers. Autour d’eux, des silhouettes indéterminées en poursuivaient d’autres entre les colonnades ; des femmes penchées aux fenêtres du deuxième étage bombardaient les assaillants avec tout ce qu’elles trouvaient, des meubles, des livres, des instruments de cuisine. Arekh aperçut le vieux courtisan qui avait traité les Morales de parvenus. L’épée à la main, il tenait en respect trois ennemis, avec des mouvements théâtraux et des insultes colorées. Une commode s’écrasa à côté du noble, visant sans doute un de ses adversaires mais le manquant de peu.
Arekh fit avancer son cheval, écrasant des cadavres, puis il abattit son épée, tuant un soldat et faisant fuir les deux autres.
— Où est le gros des troupes ? demanda-t-il tandis que ses hommes finissaient de nettoyer la cour. Où est Marikani ?
Le vieux courtisan ne parut pas choqué par la façon cavalière dont Arekh s’exprimait. À vrai dire, il avait l’air de s’amuser terriblement.
— Je ne sais pas, dit-il en agitant son épée ensanglantée. Banh a dit de faire des barricades dans tout le palais… pour les séparer, pour gagner du temps. Je crois que la petite a organisé un dernier carré de résistance dans le temple d’Arrethas…
— La petite ?
Puis Arekh comprit de qui il parlait. Une vague de peur l’envahit – le temple d’Arrethas… le temple d’Arrethas brûlait ! – et mettant son cheval au galop, il fonça entre les colonnades, traversant une nouvelle cour tandis que les sabots de ses hommes battaient les pavés derrière lui. Enfin, le temple d’Arrethas apparut…
Des cris s’élevaient à l’intérieur. Arekh sentit son estomac chavirer avant de réaliser que la fumée ne montait pas du temple, mais de devant. On avait allumé des grands feux et…
Une barrière de flammes. Quelqu’un — Marikani et ses partisans – avait entouré le temple d’un cercle d’huile bénie et de bois avant d’y mettre le feu, pour retarder les envahisseurs. On se battait encore autour, mais Arekh ne s’arrêta pas et fit bondir sa monture entre les flammes, toujours au galop. C’était bien là qu’avait eu lieu le gros du massacre. Des dizaines de cadavres jonchaient le sol de l’autre côté des flammes, dont beaucoup d’hommes en brun et gris percés de flèches. Excellente tactique. Les défenseurs avaient dû ralentir les assaillants par le feu et abattre à coups de flèches ceux qui réussissaient à passer. Mais la méthode n’avait duré qu’un temps, et plus loin, Arekh vit des cadavres de nobles et de serviteurs ensanglantés sur les marches du temple…
Pas le temps de descendre de cheval, ni de ralentir. La monture grimpa les marches de marbre, et Arekh et les premiers cavaliers firent irruption par la large porte ouverte du temple.
À l’intérieur, le chaos était indescriptible. Un début d’incendie avait pris au fond de la grande salle et on se battait dans la fumée, sur les mosaïques, entre les bancs, près des autels. Arekh fit avancer son cheval dans la foule, conscient qu’il commettait un atroce sacrilège mais espérant qu’Arrethas lui pardonnerait vu la situation.
Rioc, un des proches d’Halios, l’aperçut et poussa un cri d’alarme. Il donna des ordres, et une vingtaine de soldats en brun et gris se dégagèrent de la foule pour faire barrage aux nouveaux arrivants. Derrière Arekh, les hommes descendirent et les engagèrent, mais malgré le danger Arekh resta en selle, scrutant la foule.
Quelque part dans ce temple, par terre, se trouvait peut-être le cadavre de Marikani…
Une vague de colère le prit à cette idée.
— Halios ! cria-t-il, l’épée à la main, tandis que la partie cynique de son esprit réalisait le côté théâtral de son acte. Halios ! Viens te battre !
Aucune réaction. De toute façon, le bruit avait avalé son cri. Peut-être étaient-ils tous deux déjà morts — Marikani et Halios ? Peut-être leurs partisans respectifs continuaient-ils à s’entretuer, ignorant qu’ils n’avaient plus de cause…
Puis il vit l’escalier qui montait vers la galerie, sous l’immense coupole de verre teinté, et aperçut, entre les colonnes, une silhouette féminine en robe blanche. Là-haut aussi, le combat faisait rage. Sans réfléchir, il lança son cheval sur les dalles, tandis que les combattants s’écartaient en hurlant sur son passage.
— Vous ! dit-il à un officier qui l’avait suivi. Prenez quinze hommes, dégagez l’escalier ! (Il fit signe au reste des troupes d’approcher.) Frayez-vous un chemin ! Contournez, par là !
Oui, on s’entretuait là-haut ; il entendit un cri de femme, puis des ordres, de la même voix. Si c’était Marikani, elle avait encore des partisans avec elle…
— Marikani !
Cette fois, il avait crié plus fort que le bruit ambiant. Là-haut, dans la fumée, la silhouette blanche se figea, puis se retourna.
Arekh eut la vision de leurs deux mains se joignant, paume contre paume. À ce moment, il avait fait une promesse…
Un mouvement — Marikani disparut à sa vue. Puis Arekh vit Halios dans la galerie, comme une spectre au milieu de la fumée, entre deux colonnes.
L’escalier… non… Il arriverait trop tard. Sur chaque marche se trouvait un cadavre, un blessé ou un combattant. Devant lui, sur les dalles, une femme s’écroula, crachant du sang, la dague qui lui avait traversé la nuque ressortant entre ses dents. Dehors, certains nobles prenaient peut-être plaisir à se battre, mais ici c’était une véritable boucherie. Les hommes d’Arekh avancèrent et quelqu’un tomba sur le sol en marbre, hurlant avant de se faire piétiner. Au fond de la salle, le feu avait redoublé. L’air était lourd et difficile à respirer.
Il ne fallait pas rester là…
Arekh planta son épée dans le bras d’un guerrier qui s’attaquait à son officier, et la laissa là. Dégageant ses pieds de ses étriers, il sauta sur le socle d’une grande statue d’Arrethas qui levait les mains pour invoquer la foudre. Demandant de nouveau à Arrethas de lui pardonner, il grimpa sur la tête du dieu, attrapa une fragile frise en calcaire de la main droite, la sentit céder sous ses doigts mais eut le temps de se hisser et d’attraper une autre prise, sur le sol de la galerie. Il monta un pied, puis l’autre, et quelques secondes plus tard, il était en haut et marchait sur des cadavres.
Dans la galerie, les combattants avaient reculé vers le fond, là où la fumée se faisait plus épaisse. Un soldat de l’émir lui tournait le dos. Arekh lui brisa la nuque, vola son épée et tailla dans la masse pour rejoindre la silhouette à la robe blanche qui apparut un instant avant de se faire de nouveau avaler par la foule. Dans les chansons de geste, quand un jeune et beau guerrier aux longs cheveux noirs, de noble famille, montait sur une galerie secourir une jeune femme en détresse, les demoiselles soupiraient d’aise. Mais ici, la scène n’avait rien de romantique. Autour d’Arekh, l’air sentait le sang, la sueur, la mort. Il frappa un nouvel adversaire dans le dos, repoussa avec violence un noble qui devait pourtant être de son côté… et, sans avertissement, se retrouva au côté de Marikani. Elle l’aperçut au même moment et ils se regardèrent, sans bouger, pendant un court instant.
Une femme en sueur, sa robe bleutée tachée de sang, se fraya un chemin jusqu’à eux.
Vashni.
Elle vit Arekh, réprima un mouvement de surprise, puis se tourna vers Marikani :
— Banh dit que tout est prêt. Il a allumé la première flamme. Marikani fit un geste de tête bref.
— Il faut sortir, dit-elle à Arekh. Vite.
Arekh lui prit le poignet. Marikani eut un mouvement de recul, puis se laissa faire.
— Le couloir qui mène à l’autel réservé ? demanda-t-il. Il est bloqué ?
Il n’était venu que rarement dans les lieux, mais il croyait se souvenir qu’il y avait un autre escalier, descendant de la galerie vers l’arrière du temple.
Vashni secoua la tête.
— Non. Encombré d’ennemis, mais praticable.
— Pourquoi n’avez-vous pas…
— Il fallait garder Halios et ses hommes dans le temple le plus longtemps possible, expliqua Marikani.
Arekh hocha la tête. Il comprendrait plus tard. En attendant…
Vashni recula d’un pas et sans lâcher le poignet de Marikani, Arekh avança tout droit, tuant sans réfléchir tous ceux qui s’avisaient de lui barrer le passage. Marikani ordonnait à voix basse à ses partisans de sortir.
Un autre passage s’ouvrait au fond, menant au second escalier. La fumée bloquait la vue d’Arekh, mais l’avancée fut plus facile que prévue. Les combattants étaient fatigués, et bientôt, Vashni et Marikani descendirent sur les marches étroites. Un groupe de soldats s’interposa ; Arekh s’en débarrassa avec une rage froide et une efficacité qui le surprit lui-même. En bas, près de la porte sud du temple, il retrouva le jeune officier qu’il avait envoyé dans le bâtiment principal.
Celui-ci commença à crier, en sueur :
— Ayashinata Marikani a été vue dans le… (Il s’interrompit en voyant Marikani et salua.) Ayashinata… Mon cœur se réjouit de vous voir saine et sauve et…
— Très bien, très bien, interrompit Arekh. Maintenant, où est Halios ?
— Par ici ! Elle s’échappe ! cria une voix derrière eux.
Halios ?
Arekh se retourna, se préparant au combat quand Marikani lui serra le bras.
— Pas dans le temple, répéta-t-elle. Il faut sortir…
Le petit groupe dévala les marches et quelques secondes plus tard, ils se retrouvèrent sous le soleil brûlant du matin. La lumière éblouit Arekh, qui avait oublié combien il faisait clair dehors.
Marikani l’entraîna plus loin, mais Arekh se retourna, voulant faire face si on les avait suivis.
— Mes hommes sont à l’intérieur, expliqua-t-il.
— Faites-les sortir, dit Marikani en levant les yeux vers la coupole. Vite.
Arekh donna ses ordres à l’officier qui courut à la porte principale. Derrière Marikani, des cris s’élevèrent.
— Elle est là ! Elle est vivante !
Un groupe de serviteurs accompagnés d’un garde et de Liénor accouraient. Au grand étonnement d’Arekh, Liénor se jeta dans les bras de Marikani, les larmes aux yeux.
— C’est presque fini…, souffla celle-ci, à bout de souffle. Presque fini. Nous avons mis des vases de poudre de Fîr près des arches qui supportent la coupole… J’ai attiré Halios et ses hommes dans le temple.
De nouveaux appels s’élevèrent, se réjouissant de voir Marikani, et bientôt une véritable petite foule de courtisans se réunit autour d’eux. Certains étaient blessés, épuisés, leurs habits déchirés, mais heureux. Les hommes d’Arekh sortaient du temple, et le désordre régna de nouveau. Sans se laisser déconcentrer par le bruit, les cris, la poussière, Arekh tenta d’évaluer les forces en présence. Marikani… avec lui, en sécurité. Ses soldats approchaient ; Arekh compta six blessés. Il lui restait une trentaine d’hommes valides ; d’autres étaient sans doute éparpillés dans le palais.
Halios et ses partisans étaient toujours à l’intérieur du temple d’Arrethas.
— Les barricades ? demanda Marikani à Liénor.
— Les pillards se sont presque tous enfuis ! cria-t-elle pour couvrir le vacarme. Il y a des morts, mais l’incendie est presque maîtrisé…
Marikani se retourna vers Arekh.
— La coupole va s’écrouler, souffla-t-elle. Le gros de leurs troupes est à l’intérieur ; il faut simplement qu’Halios ne sorte pas avant que…
Halios sortit.
Avec calme, par la porte sud. Il était entouré de Rioc et d’un grand homme au visage sec portant une boucle d’oreille en diamant, à la mode de l’Émirat. Un officier, sans doute de haut rang. Malgré le hâsir qu’il tenait à la main, l’officier de l’émir paraissait serein et il regarda le chaos autour de lui avec un mépris un peu ennuyé, comme s’il en avait vu d’autres.
Vashni recula d’un pas, ainsi que la plupart des courtisans. Un grand cercle se forma autour des deux groupes. Derrière Halios, quelques soldats de l’émir sortirent à leur tour : une dizaine seulement. Il devait en rester une bonne cinquantaine à l’intérieur.
Tous les regards s’étaient portés sur Halios. Celui-ci avança d’un pas.
Marikani jeta un coup d’œil inquiet à Vashni, comme pour lui demander pourquoi la coupole ne s’était pas écroulée. Celle-ci eut un geste d’impuissance.
— Rends-toi ! dit Halios à Marikani, parfaitement conscient d’être le centre de l’attention générale. Nous sommes trop nombreux pour toi, et tes partisans sont épuisés !
Il se retourna et Arekh comprit qu’il allait ordonner à ses soldats de sortir du temple pour le rejoindre. Avant qu’il ne puisse ouvrir la bouche, Arekh l’insulta.
Une belle insulte bien vulgaire, pas du tout dans le ton de la cour, qui fit sursauter Halios et choqua la plupart des courtisans. Amusant, pensa Arekh en traversant, l’épée à la main, l’espace qui le séparait du cousin de Marikani. Il y avait des cadavres partout, un coup d’État était en marche mais la vulgarité – ça, ça dépassait les bornes.
En tout cas, le stratagème avait fonctionné : Halios s’était retourné vers lui sans donner son ordre.
— Un duel ! dit Arekh en s’arrêtant à cinq pas. Votre frère a réussi à l’éviter par deux fois, mais ça ne sera pas votre cas ! Vous voulez gouverner la cour ? Vous voulez être roi ? Eh bien voyons d’abord si vous êtes capable de battre un vulgaire criminel !
Il avait frappé juste. Comme il l’avait compris deux jours auparavant aux bains, à la cour, le spectacle était essentiel. S’il voulait régner, Halios avait besoin du soutien des courtisans. De leur estime. Méprisé de tous, il ne tiendrait pas longtemps.
L’officier de l’émir regarda et attendit. À l’Émirat aussi, une provocation en duel était une chose sérieuse. Les hommes d’Arekh s’étaient mêlés à la foule et suivaient la scène avec attention.
— Je n’ai pas à me battre contre vous, dit Halios.
Arekh sourit. Halios n’avait rien à voir avec son frère. Il n’était pas de taille et le savait.
Ramassant une poignée de graviers, Arekh les jeta à la figure du cousin de Marikani. Celui-ci recula d’un pas, le visage ensanglanté.
Il n’avait plus le choix. Après un coup d’œil rapide autour de lui, il sortit son épée.
Le duel s’engagea lentement. Halios restait sur la défensive, Arekh était fatigué, et, en vérité, il se fichait bien du duel : il voulait seulement gagner quelques minutes. Il entendit derrière lui Vashni parler à Marikani.
Le temple était toujours debout.
Un coup, une parade. Un nouveau coup…
Arekh le blessa légèrement à l’épaule et Halios sembla se réveiller. Il frappa de toutes ses forces, mais Arekh para avec facilité.
Halios essaya une nouvelle feinte, sans succès. Alors il recula de dix pas, interrompant le duel.
Les courtisans se regardèrent, choqués, et même l’officier de l’émir fronça les sourcils.
— Ça suffit, dit Halios. Je ne suis pas là pour cela.
Il se retourna vers le temple, leva la main…
… Des bruits sourds d’explosion résonnèrent à l’intérieur, suivis d’un atroce craquement. Les courtisans reculèrent, sauf Marikani, qui profita de la surprise générale pour courir en direction d’Arekh. Celui-ci vit qu’elle avait sa dague à la main – celle qu’il lui avait rendue dans les montagnes, avec la pierre de soleil incrustée dans la garde.
Une nouvelle explosion, un nouveau craquement… Une partie du toit du temple bascula… Des cris résonnèrent tandis que les courtisans s’enfuyaient en hurlant.
— Halios ! cria Marikani tandis que l’officier de l’émir se préparait à intervenir, mais trop tard. Arekh le frappa pour le faire reculer. Halios se retourna et Marikani lui planta sa dague dans la gorge.
Le cadavre tomba lentement sur le sol, et Arekh réalisa avec un certain amusement qu’il avait désobéi aux ordres d’Harrakin tandis que la coupole du temple d’Arrethas s’écroulait dans un grondement de fin du monde.